La parole de Mapie Caburet

 

Une des bases essentielles de l’art du conteur, me dit Mapie Caburet, c’est :

- de travailler sur les images mentales, de visualiser, de rêver l’histoire. Ce travail commence bien avant les mots.

 

Lorsqu’elle rencontre un conte avec lequel un bout de chemin est à parcourir, elle le lit le soir avant de dormir. Le lendemain, elle vérifie simplement la structure de l’histoire. Elle n’écrit rien. Commence alors le travail de visualisation, de rêve éveillé. Elle dit :

- Plus ce travail est long, plus ce sera fort et précis ! Je fais beaucoup de siestes. Elles en ont l’apparence, mais celles-ci ont davantage la fonction de rêver l’histoire comme si j’y étais. Les personnages ne savent pas que je suis là, je regarde et j’écoute juste ce qu’ils font, en me déplaçant pour avoir des points de vue différents. Ce travail est exigeant, il demande de lâcher beaucoup de choses du quotidien. Parfois l’histoire résiste, parfois elle vient comme un cadeau. L’important est qu’elle devienne comme un souvenir que j’aurais vécu. Cette étape du rêve est solitaire, personne ne peut rêver à ma place.

 

Il y a la mémoire des images, il y a aussi celle du corps. Après avoir vu et entendu les personnages, Mapie Caburet cherche à reproduire leurs gestes, leur voix. Puis vient le moment d’essayer de raconter, de poser des mots sur les images pour donner à voir le souvenir qui s’est fabriqué en elle.

- Plus cette étape est dense et riche, plus je serai tranquille avec l’histoire et j’aurai le sentiment de partager quelque chose de précieux.

 

Cet enseignement à l’art de conter, c’est à Michel Hindenoch qu’elle le doit. Mapie Caburet conte depuis 1996. Dans cet art qui est devenu sa profession, tout ce dont elle a rêvé rejoint ce qu’elle a appris dans sa vie. Des petits cailloux ont été semés depuis son enfance passée à Nommay. Dans ce village du pays de Montbéliard vivait un vieux voisin bourru. Lorsque cet homme grognon s’asseyait sur le banc devant sa maison, les soirs d’été, les anciens s’approchaient avec leur chaise. Il se mettait à raconter des histoires du village en commençant par : «Au temps où le tramway arrivait à Nommay...» Elle découvrait alors une autre personne, elle n’en n’avait plus peur.

 

- J’étais fascinée par sa façon de raconter, il me faisait rêver. J’avais aussi la sensation d’assister à la fin d’un monde, à quelque chose qui allait disparaître. La génération entre les vieilles personnes et moi était déjà devant la télévision. Une petite porte s’était entrouverte sur le monde de l’oralité. Bien plus tard, dans le cadre des opéras-théâtre que je mettais en scène à l’école, projet qui a duré quatre ans, nous avions envie de travailler avec les enfants à partir de contes. Chargée de recruter un conteur pour notre formation continue, j’ai choisi Michel Hindenoch sans le connaître. C’était notre première rencontre.

 

Lorsque le projet a pris fin, Pascal Keller, le pianiste qui composait les musiques des opéras-théâtre, a souhaité poursuivre un travail avec Mapie Caburet. «Tu racontes des histoires et je t’accompagne au piano» lui a proposé le musicien-compositeur. Sans expérience de conteuse, elle a résisté. Il n’a pas baissé les bras. Il a obtenu qu’elle raconte une histoire à l’occasion d’une soirée. Et voilà, c’était fait ! dit-elle dans un sourire. Depuis, Mapie se forme encore et encore et transmet ce qu’elle a appris.

 

Dans ses débuts de conteuse, Mapie Caburet a puisé dans la tradition orale. En tant que débutante, c’était rassurant de marcher sur un chemin solide.

- Je sentais à quel point elles étaient bien faites ces histoires, qu’elles avaient un vécu.

 

Il y avait tellement à faire avec ce qui existait, qu’elle n’éprouvait pas le besoin d’inventer d’autres histoires jusqu’au jour où elle a reçu la demande de créer un spectacle de contes sur le train.

- Le train, c’est trop récent, il n’y a pas de conte traditionnel, ce n’est pas descendu dans l’inconscient collectif. Alors j’ai demandé à des histoires de venir. Dans ce spectacle, il y a deux histoires neuves qui se sont créées à travers moi.

 

En écoutant Mapie, je ressens une forme de spiritualité et lui demande ce qu’elle en pense :

- Oui ! Quand je raconte une histoire, c’est quelque chose de beaucoup plus grand que moi, un peu magique, comme un accès à un autre monde. En racontant, nous sommes sur ce rythme de vie interne qu’est notre respiration. Il est aussi donné par le conte. Nous devons pouvoir adapter notre rythme personnel à l’histoire quand elle le demande, pour être en adéquation avec elle.

 

Aujourd’hui, à l’époque des multiples écrans, la renaissance du conte, cette parole fragile, profonde et transmise depuis des générations, est extraordinaire. Les gens sentent confusément que ce qui se passe est important et qu’ils en ont besoin.

- Ce qu’elle a cru voir disparaître enfant, existe toujours...  

Elle me l’a dit pour vous

 

 

Nathalie Nikiema

paru dans le bulletin de l’oreille qui parle, www.loreillequiparle.ch

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